Sphota, coopérative d'invention musicale

12 études pour Piano et sampler

Samuel Sighicelli (2014) 50'
Disque enregistré aux studios de la Buissonne en 2014, sorti sous le label Cuicatl

sighicelli solo 1
sighicelli solo 2

En 2010, j'ai commencé à enregistrer chez moi des improvisations, seul au piano, sans but précis. Je voulais éprouver ce que j'avais explorer pendant 10 ans en improvisation avec la compagnie Sphota. Voir ce qu'il en restait et ce que le compositeur que je suis pouvait en faire. Si le but était incertain, une «méthode» s'est mise en place : j'improvisais longuement autour d'une idée musicale élémentaire, puis je travaillais sur la matière enregistrée (montage, traitements, superposition...) en allant dans des directions que je n'aurais pas envisagées devant mon piano, ni devant une feuille de papier à musique. Cet endroit, à mi-chemin entre composition et improvisation ressemble un peu au champ d'expression du peintre: un désir, un geste, un recul sur ce qui est né spontanément, puis un «travail» pour en révéler quelque chose. Une musique apparaît dans la masse sonore informe, il reste à lui insuffler vie, à la rendre intelligible.

Une dizaine de pièces courtes sont sorties de ce travail, mais uniquement audibles sur haut-parleurs. Un montage minutieux à partir d'improvisations, dont il reste ici deux survivantes: «l'horizon comme vouloir» et «mains et souffles».

En 2011, on m'a proposé de jouer toutes ces pièces en concert. Chose impossible en l'état puisqu'elles mélangeaient de nombreuses prises de sons de piano qu'il aurait fallu jouer à 8 mains avec des traitements sonores et des préparations à changer chaque minute dans le piano… Mais j'ai décidé de m'appuyer sur cette première étape pour imaginer une version jouable en concert. J'ai donc repris le travail en pensant «jeu pianistique», et le recours au sampler s'est imposé pour conserver la dimension étendue du piano.

Le sampler n'est autre qu'un lecteur de sons, commandé par un clavier électronique, qui me permet d'intégrer au geste pianistique des couleurs et des déroulements que je prépare à l'avance à partir de prises de sons de piano retravaillées ou d'autres types de sons. Le mini-clavier électronique est placé dans le piano (à la place du pupitre) et les sons sortent par deux mini-haut-parleurs posés à l’intérieur même de la table d’harmonie. Les sons du piano (notes et bruitages issus de la table d’harmonie) et les sons amplifiés se trouvent ainsi sur un plan d’égalité acoustique.

J'ai réalisé que le sampler, qui m'avait accompagné tout au long de cette recherche pianistique des années 2000, n'avait pas été seulement une extension du piano occasionnée par la musique de groupe que nous faisions alors, mais qu'il était devenu une partie même de mon jeu pianistique, indissociable dans le geste (comme s'il avait été greffé au piano) mais aussi et surtout dans le langage sonore. Je me trouvais presque incapable de produire un geste pianistique qui m'intéresse s’il n’était pas mis en vibration avec un environnement, une résonance ou un objet sonore électroacoustique. Plutôt que de corriger cela, j'ai décider de le développer. Le piano imaginé ici est donc une sorte de piano bionique.

A ce stade j’aurais pu décider de rédiger les pièces, avant de les jouer en concert. Mais il m’a semblé plus juste de les éprouver en tant que compositeur-improvisateur plutôt que de les jouer en tant qu’interprète, que je ne suis pas. J’ai donc schématisé des formes, préparé des sons et des séquences pour le sampler, créé des petits mondes, mémorisé tout ça dans ma tête à l’aide de quelques petits bouts de papier, et j’ai profité d’être l’unique messager de cette musique pour la faire évoluer au fil des concerts. C’est là que j’ai décidé d’utiliser le terme d’ « étude ». Car de la même manière que le peintre réalise des études avant d’achever sa toile, j’étais en train d’étudier le terrain de ce qui deviendrait peut-être des pièces rédigées et jouables par d’autres. En outre, j’ai été depuis le début dans une attitude de recherche, non pas de technique pianistique mais d’une atmosphère, et je considère cela comme l’objet d’une étude. Cette atmosphère, je ne pourrais la décrire précisément, mais l’ensemble des mots qui constituent les titres des pièces de ce disque la reflète. La rêverie d’un paysage préhistorique traversé par quelques nomades en est peut-être la source…

En 2014, on m’a proposé d’enregistrer ces études. C’est étrange d’avoir à fixer ce qui est en continuelle évolution. Mais cet enregistrement sera peut-être le déclencheur de la dernière étape de ce travail : la transcription sur partition. Car il est probable qu’elles ne pourraient que gagner à être jouées par de vrais «interprètes».

On comprendra donc que ce disque est davantage la capture d’un instant dans le processus s’approchant peu à peu de l’écriture, plutôt que la gravure finale d’une œuvre. Une perspective plus qu'un aboutissement.

[Samuel Sighicelli, janvier 2015]